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POINT DE VUE

La transaction dans un corner : une certaine idée du métier

Henry Buzy-Cazaux

Le pays de la transaction immobilière, comme la France elle-même, est bien agité. Il a d'abord accueilli de nouveaux entrants, les réseaux de mandataires. Ces acteurs, avec un modèle professionnel et un modèle économique disruptifs, ont pris leur place dans le trafic et on les crédite aujourd'hui d'un quart de parts de marché, acquise en une quinzaine d'années seulement. Sont apparues aussi ce qu'il a été convenu d'appeler les néo-agences, elles aussi fondées sur un large recours au digital. Elles n'ont pas fait leurs preuves, mais elles ont bousculé les évidences, en termes de mode de facturation ou de découpage des prestations. Ce qui secoue le monde de la transaction depuis quelques semaines est d'une autre nature : des acteurs intégrés du secteur ont décidé d'installer dans des entreprises de métiers proches des guichets de transaction immobilière, des corners pour emprunter au registre des spécialistes de marketing opérationnels.

Ainsi, au même moment, Square Habitat, marque des services immobiliers du Crédit agricole, et Propriétés privées, l'un des réseaux de mandataires leaders en France, ouvrent des bureaux, dans les agences bancaires de la banque verte pour la première enseigne et dans les bureaux de poste pour la seconde. La communauté des agents immobiliers ne fait pas bon accueil à cette évolution, c'est le moins que l'on puisse dire. Les raisons ? Elles sont multiples. D'abord, bien sûr, le sentiment d'une concurrence déloyale, avec des clients dans un cas conduits par des besoins de services bancaires, dans l'autre postaux, qu'on met en quelque sorte dans un parcours forcé. En outre, les deux maisons qui sont prêtes à dériver leurs clients vers les corners ne sont pas n'importe lesquelles, l'une institution plus que société commerciale, et l'autre service public. Certains vont jusqu'à dire que la nature des enseignes crée à ses clients une forme d'obligation de s'intéresser aux services complémentaires proposés au même endroit.

Ensuite, ce choix de faire figurer un service de transaction en mineur de l'activité dominante de l'enseigne d'accueil peut surprendre...et déplaire. C'est une activité règlementée, assortie d'exigences de transparence et notamment d'affichage des tarifs et des garanties associées. Elle prend là, soutiennent les détracteurs de la stratégie en question, l'apparence d'un commerce comme un autre. Une sorte de banalisation, qui est d'ailleurs en quelque sorte recherchée, pour abaisser les barrières qui peuvent encore dissuader un particulier d'aller vers un professionnel. Le caractère délibérément supplétif de la transaction ne ferait-il pas le jeu de ceux qui veulent la déréguler et lui enlever la solennité que lui confère la règlementation ? On peut penser à l'Autorité de la concurrence, qui postule que la loi Hoguet explique des honoraires plus élevés en France que dans les pays comparables.

Les orthodoxes peuvent-ils faire ployer les hétérodoxes innovateurs ? Pas sûr du tout : Square Habitat et Propriétés privées ont des stratégies établies et pensées. Les synergies sont au coeur de cette stratégie, qu'elles soient internes ou externes. Et aussi un sens différent du métier, moins sacralisé et plus ordinairement commercial. On voit bien la tendance se dessiner : pourquoi n'achèterais-je pas mon logement à la faveur d'une sortie à l'hypermarché ? La grande distribution et le patrimoine dans le même sac. On citera ici Bossuet : « Nous vivons une époque où toutes choses sont confondues. » Que dirait aujourd'hui le grand prédicateur ? ...

On voit bien, au-delà de ces mouvements, une certaine idée de la transaction se faire jour, en rupture avec la vision traditionnelle. Les thuriféraires de la loi du 2 janvier 1970 mettent en avant la valeur ajoutée maximum, la rédaction des actes, l'encaissement des indemnités d'immobilisation, l'agence comme temple, les attributs d'un ordre même -avec Vesta, emblème de la profession. Les autres ont une approche plus profane, moins religieuse en quelque sorte, moins hiératique.

Au fond, la tendance a peut-être été inaugurée par les réseaux de mandataires, qui ont donné au métier un sens moins exclusif et gommé la dissymétrie entre l'agence et celle ou celui qui en pousse la porte. La tendance est là désormais. N'y a-t-il pas un risque à abandonner ainsi le sacré ? Celui que les pouvoirs publics finissent par estimer que plus rien ne justifie une règlementation spécifique et que le code de commerce suffit bien. D'autant qu'avant les sacrilèges les plus récents d'autres avaient déjà été commis... Tenez, moins d'un agent immobilier sur cinq rédige les compromis et les promesses, trois fois moins qu'il y a vingt ans. Dans ce contexte d'abdication des prérogatives, le réseau coopératif L'Adresse vient d'ailleurs de s'assigner l'objectif de 100% de rédaction des avant-contrats. Audacieux et à contre-courant de la banalisation et de l'abaissement des barrières.

Il va falloir suivre ces courbes, qui semblent s'éloigner l'une de l'autre.

Henry Buzy-Cazaux Président fondateur de l'institut du management des services immobiliers Membre du Conseil National de l'Habitat (CNH) Président de Partage+ ©DR

Photo | Henry Buzy-Cazaux

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